Absolu

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Kay

Il n'avait pas ouvert la bouche. 
Comme Dario avait prévenu, on avait prévu de rentrer en six ou sept jours.
Au bout de quatre, le garçon n'avait pas bronché. Endormi durant les premières heures, au réveil, son visage s'était comme éclairé face aux paysages. On aurait cru qu'il n'avait jamais vu les montagnes, qu'il n'avait jamais parcouru autant d'étendues d'herbes, jamais bu à la rivière. Bathy l'avait installé sous un sac de couchage près d'un feu, et, à peine, sa tête avait reposé sur le sol, qu'il s'était endormi, comme s'il n'avait pas dormi depuis des jours. Dario le réveilla pour lui faire avaler quelques bouts de viandes rôtis au feu, provenant de deux lièvres qu'il avait réussi à attraper. Le garçon se jeta dessus, et faillit même avaler les os. Ses grands yeux bruns se posèrent sur moi quand je lui montrais comment les laisser de côté. Il ne comprenait pas bien. Je lui demandai donc d'ouvrir la bouche, et je dus aller récupérer les os à moitié broyés sur sa langue. Il se montra docile. Son regard ne me quitta pas une seule fois. Puis je finis par lui retirer la carcasse des doigts, par lui dire "ça ne se mange pas, ok?"
Il acquiesça, toujours avec ses pupilles braquées sur moi, comme s'il apprenait quelque chose de quelqu'un de très important. Je me sentais puissant. Presque aussi puissant que mon père. J'en souriais encore en le veillant pendant qu'il se rallongea et se referma les paupières.
J'avais beau monter la garde à quelques mètres du foyer principal et des adultes, mes oreilles trainaient. Les grands parlaient à voix basse. ça ne m'empêchait pas de capter. Ma curiosité m'avait donné quelques dons.
— Ce qui est étrange, expliqua Dario, c'est qu'aucune partie de leur corps ne manquait.
— Tu ne crois pas à une attaque d'affamés ?
— Les affamés portent bien leur nom... pourquoi tuer si ce n'est pas pour se nourrir ?
— Ils ont peut-être emporté une ou deux personnes et tué le reste.
— Pourquoi auraient-ils fait ça ? renchérit mon père. Ils ne fonctionnent pas de cette façon.
— Trop encombrés ? Ils avaient peut-être déjà attaqué un groupe dans la journée, ou l'un d'eux était blessé... il y a des dizaines de possibilités.
— Non, ça ne colle pas, réfuta le chef de notre clan. Quand tu as faim, tu ne te prives pas de nourriture à disposition. Surtout des enfants... on sait qu'ils en raffolent. Je ne pense pas qu'ils aient le recul nécessaire pour réfléchir, ce sont des êtres primitifs.
Le regard de mon père me percuta et je compris que je ne devais pas me trouver là, assis sur mon sac de couchage, à écouter, plutôt qu'à l'intérieur, endormi. J'ouvris donc la couverture et me glissai dedans, en face de moi, le petit garçon tremblait. Ses yeux s'étaient ouverts, revenus droit sur mon visage, je sus que lui aussi avait entendu. Que lui aussi avait peur.
— Ça va aller maintenant, t'en fais pas... lui chuchotai-je en me penchant vers lui.
Je voulais le rassurer. Je me posai donc ma tête à quelques centimètres de la sienne, de sorte à pouvoir veiller son sommeil. Il ferma les yeux, s'allongea sur le dos. Sa respiration s'apaisa au bout de deux minutes. Il marmonna encore un truc que je ne compris pas. Ça me rassurait d'un côté, parce qu'il pouvait donc parler et en même temps, ça m'embêtait de ne pas connaître son nom, qu'il ne veuille pas me le dire... Je lui avais reposé la question mais il avait préféré me fixer plutôt que d'ouvrir la bouche. Il devait être vraiment traumatisé. Nous étions arrivés trop tard…
Je le détaillai en silence. Après un arrêt à la rivière, il avait retrouvé sa couleur de peau naturelle. Un joli teint halé des habitants du Sud. Ses joues étaient creusées, ses cheveux avaient presque de nouveau un aspect propre. Ils étaient épais, du noir le plus sombre que j'avais vu sur une tête. A côté, je devais paraître bien pâle. Et mes cheveux bruns sont plutôt ternes. Mais maman disait toujours que j'avais les plus beaux yeux gris du monde. J'avais hâte de rentrer pour la retrouver. et pour pouvoir profiter d'un feu de cheminée en mangeant son ragoût. J'étais certain que le petit garçon adorerait lui aussi. C'était à nous de prendre soin de lui maintenant, moi comme les grands.
Je m'endormis sans m'en rendre compte.
Le lendemain, on reprit la route. Nous avions parcouru plus de la moitié des kilomètres, papa décida que nous ne nous reposions qu'une fois à notre destination atteinte. D'ici là, on avait le droit à quelques pauses mais pas à un camp établi, ni sommeil. Il me demanda si je tiendrais le coup.
— J'ai onze ans, p'pa. Je vais tenir.
Il ne dit rien, mais j'aperçus le sourire fier au coin de ses lèvres avant qu'il ne se relève. Il me caressa les cheveux et reprit la tête du cortège.
Durant les trois jours suivants, aucun d'entre nous ne se plaignit. Mellée avait l'habitude de partir en tant que guérisseuse en mission avec mon père, Dario était un sportif chevronné. Bathy, un roc. Il ne faiblit pas. Jamais. Je marchais à côté de lui, et même s'il avait ralenti l'allure pour que je puisse me tenir à portée du garçon, il n'était pas le moins du monde essoufflé ou fatigué. Il me souriait de temps en temps lorsque je l'observais comme je le faisais toujours : avec admiration.
Quand on marquait une rapide pause, il déposait son chargement avec délicatesse sur le sol, s'assurait que celui-ci se portait bien. Un nouveau venu dans notre camp, qui ne connaîtrait pas notre moyen de fonctionner et les caractères de nos hommes, trouverait ça étrange de voir un homme si grand et mastoc prendre soin d'un si petit être avec tendresse et patience. Nous, on connaissait Bathy. Dans ce corps de soldat, monstrueux et solide, il avait avant tout quelqu'un d'intelligent, de loyal, qui aimait ses proches sans faillir. Dario, son meilleur ami, en était la preuve. Bathy avait presque perdu une jambe un jour pour le protéger. Mellée avait passer près d'un mois à son chevet pour le guérir.
Quand on commença à descendre une côte et à suivre le lit d'une rivière, je ne tenais plus en place. Corb - pour corbeau, c'est comme ça que j'avais décidé de l'appeler dans ma tête - , m'observait avec curiosité. Je marchai à sa hauteur.
— Tu vas voir, lui dis-je comme un secret, notre village, c'est le plus beau de tous !
Je n'en avais pas visité beaucoup, mais avec la rivière en bordure de nos maisons, les deux pics de roches sombres les enfermant dans une cuvette, les érables tout autour, les sapins, la pelouse très verte à cause des pluies à répétition et nos potagers, le paysage se teintait de couleurs vives et multiples.
— Village ?
J'écarquillai les yeux et m'arrêtai une seconde. J'avais bien compris ? Bathy me jeta un coup d'œil, intrigué ; il ne l'avait pas entendu. Je décidai de garder ce mot pour moi. Je me remis à côté de lui et lui parlai de nouveau.
— Oui. C'est notre village.
Après un coude serré de la rivière que nous pouvions traverser à pieds, et le talus, il y avait ce chemin creusé par nos pas. Il menait sur une barrière entourant tout un village de bord de rivière. Mes ancêtres avaient construit ces clôtures, remodelé les habitations pour qu'elles tiennent debout et qu'elles possèdent un toit. Je pointai le doigt sur les premières.
— Regarde. Là, c'est ma maison. En face, celle de Bathy. À côté, c'est chez Dario. Celle tout au fond, c'est là où habitent Mellée, Lex son mari et leurs enfants, Dora, Mick et Lilou.
Il acquiesça l'œil et l'oreille attentifs, comme s'il ne voulait rien oublier de ce que je lui racontais. Je l'abreuvai de trop de noms et d'images. Je me tus avant qu'il ne se perde.
Bathy le reposa au centre du hameau. Les jambes de Corb vacillèrent et il faillit tomber, mais j'eus le même réflexe que l'homme qui venait de le porter : je lui tins le bras. Je vis maman sortir de chez nous et approcher. Puis tout le village. Cinq familles en tout. Et quelques hommes ou femmes seules. Mellée accueillit son mari avec une étreinte. Ses enfants avec un baiser. Dario salua les autres membres de leur unité avec des poignées de main ou des accolades puissantes.
— D'où vient-il ? nous demanda maman en s'accroupissant devant le garçon.
— On l'a trouvé là où l'éclaireur nous a dit de nous rendre... répondit mon père sans entrer dans les détails.
Il n'avait pas besoin.
— Seul ?
— Oui. Nous sommes arrivés trop tard.
Le chef échangea un regard avec ses trois unités présentes au moment des faits. Mellée baissa la tête.
— Qu'a-t-il ? Est-ce qu'il va bien ?
— Il ira mieux avec une meilleure alimentation, informa la doctoresse du camp. Donne-lui quelques semaines et il courra derrière Kay.
J'avais hâte que ce soit le cas. Nous étions huit enfants sur le camp. Cinq avaient de moins de quatre ans, autant dire que, quand ils ne me suivaient pas partout comme des petits chiens, je ne trainais pas beaucoup avec eux. Au moins, Corb pourrait jouer et travailler avec nous, "les grands ", quand il aurait récupéré toutes ses forces.
— Où est-ce qu'on l'emmène ? interrogea Mellée à mes parents. Chez vous ou chez moi ?
Maman se releva. J'aimais les regarder avec papa. Souvent, ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre.
— Ta maison commence à être trop petite, remarqua à juste titre ma mère.
— Ma maison est conçue pour des cas comme celui-ci.
Corb ne saisissait pas bien la situation. Ses yeux balayaient chacune des habitations, se posaient sur les bébés, les deux petites filles de deux ans, les adultes en train de discuter. Ils finirent leur course sur moi. Ce fut à ce moment-là, quand il ne détourna plus le visage, que je pris mon courage à deux mains.
— Il peut dormir à la maison, déclarai-je à ma mère. J'ai de la place dans ma chambre.
— Tu n'as qu'un lit, Kay, intervint mon père et je ne compris pas pourquoi il semblait gêné.
— Il suffit d'en rajouter un.
— Quand ? Nous n'allons pas faire ça, ce soir. Nous sommes trop épuisés.
— Je lui prête mon lit pour ce soir. Je dormirai par terre.
— Tu viens de passer seize jours sur la route, tu es celui qui a le plus besoin de sommeil et de son lit.
— Je peux tenir encore une nuit, insistai-je. Je suis assez grand.
Papa me dévisagea longuement. Je ne baissai pas le regard un seul instant. Je ne clignais même plus des paupières.
— Très bien. C'est ton choix après tout.
Un crépitement de joie rebondit dans mon ventre.
— On reparlera demain de ce qu'il deviendra.
Parfois, papa se durcissait comme s'il enfilait une carapace par-dessus son corps. Peut-être à cause du regard des autres. Maman m'avait dit qu'il était pudique. Elle m'avait raconté aussi, qu'ils avaient eu un bébé lorsque j'avais un an et qu'ils l'avaient perdu. Que depuis ce temps-là, papa ne voulait plus se risquer à avoir un autre enfant. Etait-ce à cause de ça ? Il ne voulait pas un deuxième petit garçon sous son toit ?
Avec un rapide signe de tête, le chef du village mit fin à cette réunion de retrouvailles. Chacun retourna chez lui. Mellé hésita une seconde face à ma mère, puis finalement suivit son mari. Bathy s'agenouilla une dernière fois auprès de Corb.
— S'ils ne trouvent pas d'arrangement pour toi, ma porte t'est ouverte également. Tu es le bienvenu chez moi p'tit gars. Surtout, si celui-là t'embête durant la nuit...
Le grand homme se releva, et me décoiffa d'une main brusque mais chaleureuse. Je le repoussai en lui souriant.
— A ton tour de prendre soin de lui, au moins pour ce soir, me provoqua-t-il avec un clin d'œil.
— Je prendrai soin de lui, assurai-je du haut de mes onze ans.
Je ne précisai pas "pour ce soir" : Corb resterait à la maison ! Bathy se marra en partant, Dario cogna son poing contre le mien pour me saluer avant de le rejoindre. Je fronçai les sourcils, contrarié par cette conversation. Maman le comprit, elle n'ajouta rien, mais nous poussa Corb et moi vers la maison. Elle ne toucha pas Corb, il ne se serait pas laissé faire, mais quand il me vit avancer, il m'imita.
Papa avait déjà disparu à l'étage. Je guidai Corb à l'intérieur, au rez de chaussée, jusqu'à la cheminée. Derrière, ma pièce à moi, ma chambre, se fermait grâce à un paravent matelassé. Mes parents m'avaient installé là pour que je puisse avoir un endroit au plus près de la cheminée. Eux avaient gardé les gros édredons.
Contrairement à ce que papa avait dit, maman m'aida à installer une paillasse à côté de mon matelas.
— Je vais attiser le feu, m'annonça-t-elle quand elle eut terminé.
— Merci, maman.
— Dormez bien.
Elle replaça le muret amovible. Ensuite je l'entendis s'activer dans la maison de l'autre côté. Elle repartit dans sa chambre après avoir ravivé les flammes. Il faisait bon dans ma chambre. Surtout à deux. Corb restait au milieu de la pièce, ne sachant pas apparemment quel lit lui était destiné.
— Tu peux t'installer, lui affirmai-je en lui désignant mon matelas recouvert de couvertures et de coussins usés mais encore doux.
Corb inspecta mon lit, puis la paillasse sommaire à même le sol, puis de nouveau le lit. Sans un mot, il se dirigea vers le moins confortable des deux et s'y assit.
— T'es sûr ? m'étonnai-je tandis qu'il glissait déjà ses pieds sous la couverture.
Il secoua la tête pour un "oui" affirmé.
— Très bien, acceptai-je avec le même ton qu'utilisait mon père pour parler.
Je m'assis sur mon matelas moelleux et me sentis aussitôt mal de le voir s'étendre sur le drap et un sommier à peine plus épais que de la laine.
— ça m'embête de te laisser dormir par terre.
— J'ai... l'habitude.
— Tu ne retires pas tes chaussures ?
Il souleva la couverture et inspecta ses jambes. Il avait bel et bien gardé ses chaussures. Je le vis hésiter, se poser la question puis finalement retirer ses bottes. Dessous, il ne portait aucune chaussette. Et je me demandais comment il avait tenu dans ce froid sur le dos de Bathy sans aucun isolant sur ses pieds. Il avait dû crever de froid ! Je m'étirai jusqu'au seul meuble présent dans la pièce. Un meuble fourre-tout à trois tiroirs. J'y rangeais mes jouets, mes vêtements, des livres, des barres de céréales. J'en sortis une paire de chaussettes et la jeta en direction de Corb.
— Mets-les, tu auras moins froid cette nuit.
— Merci.
Après trois tentatives, il ne parvenait pas à les enfiler. Je lui retirai le vêtement des mains. Il me tendit les pieds. Quand je me relevai, il me regardait de nouveau. Il s'installa pour de bon cette fois. Son crâne bien enfoncé sur les plumes du coussin.
En me rasseyant sur mon lit, je remarquai ses cils humides.
— Est-ce que tu es... triste ?
Question stupide…
Il m'adresse un autre signe pour oui. Je l'entendis renifler, il détourna la tête et s'essuya les joues.
— Tu peux pleurer, tu sais. Moi aussi je pleurerais si mon père ou ma mère était…
Je n'osais pas poursuivre ma phrase. Je n'osais même pas imaginer le mal que perdre mes parents me ferait. Je ne pouvais pas me mettre à sa place. Il était courageux.
— Mort.
Le mot sorti de sa gorge enrouée. Je me tus pendant qu'il pleura de nouveau. J'aurais dû le laisser dormir sûrement et évacuer sa peine, mais ma curiosité l'emportait sur le reste. Papa ne serait pas content de toi. Je ne connaissais toujours pas son prénom et au bout de sept jours passés avec lui, ça m'embêtait vraiment.
— Vu que tu parles... tu ne veux pas me dire ton prénom ?
Silence. Le garçon fixa le plafond durant une éternité. Puis, comme s'il se rappelait que je lui avais posé une question, il tourna la tête dans ma direction.
— Dans ma tête, je t'appelle, Corb, expliquai-je parce que j'avais envie qu'il me parle, mais je préfèrerais connaître ton prénom.
— Pourquoi Corb ?
— Tu as déjà vu un corbeau ?
— Non. C'est quoi ?
— Ce sont des oiseaux. Des oiseaux tout noirs. Comme tes cheveux.
Ses yeux s'arrondirent. Il secoua la tête vivement. Ferma les yeux et…
— Non, pas Corb. Nino.
— Ni-no ?
Il rouvrit les yeux, me défia du regard et se pointa du doigt.
— Je... m'appelle, Nino.
C'est tellement joli.
— Nino... répétai-je juste pour que les deux syllabes chatouillent ma langue.
Puis je me repris, comme mon père le faisait quand quelque chose ne devait pas le perturber.
— Moi, c'est Kay.
Et je lui tendis le poing à la manière de Dario. Nino inspecta ma main avec ses sourcils tout froncés. Ensuite, il regroupa ses phalanges et les cogna sur les miennes.
— Bienvenue chez nous, Nino.

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