Absolu

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Kay


On lui avait donné des vêtements. Des montagnes de vêtements qui avaient débordé de ses petits bras quand il les avait tendus vers ma mère, Armélie. En tant que chef, elle lui avait expliqué que c’était son rôle d’accueillir les nouveaux arrivants et de leur fournir ce dont ils avaient besoin. Lui avait besoin de se réchauffer, et de prendre du poids. Au lendemain de notre première nuit, Mellée était repassée l’examiner et son verdict était tombé : Nino tomberait malade s’il ne mangeait pas correctement très vite. Réunir de quoi l’habiller avait été facile. Maman avait simplement rendu visite à chaque famille, et avait récupéré ce dont elles ne se servaient plus. Elle avait ensuite rassemblé le tout dans ma chambre. Au pieds de mon lit, il y avait eu alors des pulls épais, des écharpes en laine, des pantalons et des chaussettes sans trous ainsi que de nouvelles chaussures. La plupart des vêtements provenaient d’un héritage de nos ancêtres. Le reste, nous l’avions récupéré soit dans des fouilles de cités oubliées, soit au cours de troc auprès d’une tribu très à l’est, en avance sur nous qui fabriquait ses propres vêtements. Je ne savais pas comment ces gens réussissaient un tel exploit, mais régulièrement Papa menait une expédition pour récupérer de nouveaux habits. Aujourd’hui, ces derniers servaient à Nino et j’étais heureux qu’il n’ait bientôt plus froid. Du moins, la journée. Le soir, je l’entendais trembler dans son lit. Dans l’attente de savoir ce qu’il adviendrait de lui, chez qui il habiterait, Nino avait gardé la paillasse. J’avais rajouté des couches sous lui et des couvertures, mais ses dents claquaient. Un peu comme s’il était coincé dans un glaçon géant et que son corps malgré les couches ne parvenait pas à se réchauffer. J’avais collé sa paillasse au plus près du tube de la cheminée. Je lui avais laissé mon écharpe qu’il plaquait constamment contre sa bouche et son nez, et qu’il ne quittait jamais depuis le premier jour. D’après Mellée, il n’aurait plus froid le jour où il atteindrait un poids moins critique, et encore d’après elle, il faudrait attendre quelques semaines. J’avais hâte. Nino n’était arrivé au village que depuis quelques jours. Il faudrait être patient.
Patient. J’entendais ce mot tous les soirs lorsque maman et papa se mettaient à discuter quand ils croyaient que je n’entendais pas. Plus les jours passaient, plus papa se demandait : qu’est-ce qui s’était passé dans cette forêt ? Il avait posé la question à Nino, il m’avait même utilisé comme intermédiaire, vu que j’étais le seul à quiNino parlait, pour lui soutirer des brides d’informations, mais, mon nouvel ami ne se rappelait pas.
Je lui avais posé des questions un soir. Je lui avais demandé de s’asseoir sur mon lit, il m’avait regardé avec de grands yeux comme à son habitude. Je lui avais demandé s’il se souvenait de son camp, des gens qui habitaient avec lui, de comment ils survivaient, mais son visage était resté de marbre. Mon père avait beau répéter les mêmes questions tous les soirs, en lui expliquant que c’était important qu’on puisse le protéger, et important de protéger notre village, Nino n’ouvrait pas la bouche. Je crois qu’il ne comprenait pas bien tous les mots. Je m’étais donc mis en tête de lui en apprendre certains, un peu tous les jours.
Tout le monde se montrait patient, oui.
Mellée lui expliquait beaucoup de choses, elle aussi ; que c’était normal que son cerveau ne se souvienne pas, que c’était à cause du traumatisme qu’il avait subi. Elle lui disait que les souvenirs pourraient ne jamais revenir, ou alors qu’un jour, quelque chose lui rappellerait l’attaque et qu’ils pourraient ressurgir en pire. Nino avait eu peur quand elle lui avait dit ça. Il s’était caché dans mon dos et m’avait agrippé le bras. 
— Fais attention à lui, m’avait alors gentiment conseillé la doctoresse. Je crois que tu es la seule personne qui le rassure vraiment : il s’accroche à toi depuis le premier jour.
J’aimais bien qu’il s’accroche à moi. J’aimais bien me dire que je devais, et pouvais, protéger une autre personne, comme papa le faisait avec le village.
Nino avait peur des adultes. Mais tous ceux avec lesquels nous l’avions trouvé - en plus de maman -, parvenaient au fil des jours, à entrer dans son cercle. Dario se montrait généreux avec lui. Il lui avait apporté des gâteaux de sa propre invention à tous les repas en lui disant qu’il pouvait partager, et maman avait dû le ralentir où Nino aurait fini par vomir ! Et il y avait aussi Bathy. Quand je suivais papa à la chasse - Nino n’avait pas le droit de nous accompagner, il était encore trop petit, et trop maigre - l’homme à la peau sombre et au regard doux aussi grand qu’un sapin, venait lui tenir compagnie. Parfois sans ouvrir la bouche ; Bathy rapportait à mon père qu’ils avaient juste marché, qu’il lui avait montré nos plantations, la forêt, la limite de notre territoire. Parfois, notre géant adoré lui racontait les histoires de chacun des habitants. Leur arrivée, leur départ pour ceux qui avaient préféré rejoindre d’autres tribus. La rencontre avec des gens de passage, les informations relayées par les voyageurs et les messagers. Les zones du pays où rodaient les affamés…
Un soir, je fis réciter à Nino le nom des castes, et il me les donna en comptant sur les doigts de sa main. 
— Qu’est-ce que… Affamés ?
Je me voyais mal lui mentir même si je n’aimais pas parler de ces gens aux instincts primitifs et bestiaux. Je lui disais donc qu’ils étaient dangereux. Que nous parcourions les terres à la recherche de personnes en danger. Comme lui.
Je lui avais alors parlé des armes que chaque habitant du village planquait dans leur maison. Des armes fabriquées et fournies par les technologues, en échange de quelques-uns de nos hommes. La moitié de notre population avait choisi de rejoindre leur rang. Nous, nous étions repartis avec de quoi protéger notre village. Nino avait ouvert grand la bouche à la mention des technologues. Et je lui partageais mes questions sur cette tribu qui semblait marcher sur les traces de nos ancêtres.  Je n’en connaissais pas grand-chose sur eux, mais le peu que je savais, Nino m’écouta comme si je lui contais une histoire merveilleuse. 
— Tu imagines, ils ont des genre de moulins à vents qui fabriquent de la lumière !
C’était incroyable pour deux gamins comme nous qui ne nous éclairions qu’à la bougie, une fois la nuit tombée.
— Bathy m’a dit qu’ils cherchaient à créer des moyens de transport qui nous permettraient de traverser le continent en quelques jours et non en quelques mois comme on le fait à pied !
Ma fascination pour cette tribu et leurs inventions nouvelles et inconnues, se transmettait à Nino. Le voir m’écouter avec tant d’attention, les yeux grands ouverts, me donnait l’impression d’être un orateur digne de mon père. Alors j’en rajoutais un peu. Imaginant toutes les machines possibles. Évoquant nos ancêtres et le monde d’avant comme quelque chose d’absolument fantastique ! Je taisais les explications de ma mère sur la dangerosité d’un tel monde. Car si on survivait aujourd’hui sur des terres désertes, à travers des ruines, si on se battait contre des êtres humains avides de sang et de chair fraiche, c’était à cause de nos ancêtres, de leurs choix. Celui d’avoir privilégié la richesse de quelques hommes au détriment de plusieurs milliards de population.
Des milliards… Je ne comprenais pas ce chiffre. Pour moi qui était habitué à ne traverser que des paysages vides, aux maisons abandonnées et à moitié détruites, c’était impossible d’imaginer autant de gens sur notre planète. Pas étonnant qu’ils soient entrés en guerre. Papa rencontrait déjà des problèmes à gérer un village de quelques dizaines d’habitants.
Enfin bref. J’étais un si bon conteur ce soir-là, que le lendemain, Nino chercha à entrer en contact avec Bathy. Il tenta à l’aide de mots indistincts et de quelques gestes, de poser la question au géant mais je dus finalement l’aider.
Le visage de Bathy s’illumina lorsqu’il comprit que Nino voulait l’écouter. P’pa vint nous voir à ce moment-là, il me proposa de m’emmener relever des pièges. Sachant Nino entre de bonnes mains, je le quittais. Je me retournais avant de sortir du village vers l’endroit où je les avais laissés : mon ami ne se souciait plus de ma présence ou non près de lui, Bathy le tenait en haleine avec ses histoires.
Au bout d’une semaine, Nino marchait dans mes pas ou dans ceux de Bathy. Il se déplaçait plus facilement, s'essoufflait moins. Il mangeait de plus grosses quantités. Bathy le conduisait au potager lorsque je devais m’absenter avec papa et Nino aidait comme il pouvait. Il souriait plus aussi. Ses cheveux noirs avaient poussé et lui tombaient dans les yeux. Ma mère finit par prendre les ciseaux et lui tailla la tignasse afin qu’elle ressemble à la mienne : courte au niveau des oreilles, plus épaisse au-dessus. La coupe lui allait bien.
Nino commençait à se débrouiller tellement bien, à communiquer avec Bathy sans mon intermédiaire que mon père, un soir où il avait invité son second à notre table, trouva logique de demander au garçon s’il désirait vivre chez lui. Mon ami me lança un coup d'œil par-dessus son assiette. En avait-il envie ? Oui apparemment. La réponse, ou plutôt le manque de réponse négative de Nino, sembla rassurer mon père. 
Je profitai que maman et Bathy soient avec nous pour m’indigner : 
— Pourquoi il ne peut pas rester à la maison ? Il est bien. Il a pris du poids, il dort bien. Pourquoi tu veux le changer maintenant ?
— Kay, il ne va pas dormir sur une paillasse tous les soirs pendant des années. Il lui faut une maison stable.
Papa n’expliquait jamais pourquoi il ne voulait pas de Nino à long terme dans la maison. Il évitait.
— Notre maison est stable. Il suffit de lui créer un autre lit. Comme vous l'auriez fait avec le deuxième bébé si...
— Kay.
La voix de maman me rappela à l’ordre. Je compris que je n’aurais pas dû dire ça. Papa était un roc, mon roc, mais je vis que quelque chose l’attristait. Il se leva de table, s’excusa et quitta la pièce, direction le premier et leur chambre.
— Kay… soupira-t-elle.
— Je suis désolé.
— Ce n’est pas à moi que tu devras dire ça demain jeune homme. Bathy, je suis désolée.
— Je vais rentrer. On reparlera de ça demain, p’tit.
Bathy s’adressait autant à Nino qu’à moi. Je sentis un poids peser sur mon estomac. J’avais un copain qui pourrait bientôt jouer avec moi et tout le monde voulait me l’enlever…
Maman raccompagna son invité. Nino rejoignit en premier la chambre. J’évitais le regard dur que ma mère ne me lançait que très rarement, et partis me réfugier dans mon lit. 
J’y tournais et retournais pendant un temps anormalement long. La bougie que ma mère laissait allumée à l’entrée de ma chambre se consummait et m’hypnotisait. J’étais plutôt du genre à m’endormir à peine la tête posée sur l’oreiller, mais ce soir… impossible.
Je me positionnai face à la paillasse de Nino. Celui-ci ne dormait pas non plus. Je m’assis en tailleur. Sa tête me chercha dans l’obscurité. Il avait capté mon mouvement et attendait que je parle.
— Tu veux partir ?
Nino resta longtemps sur le dos, la tête tournée dans ma direction. 
— Je croyais que tu étais bien ici.
Il se releva en position assise. Mes yeux suivirent ses mouvements. Il se cala comme moi et me fit un signe de tête pour oui.
— Alors pourquoi, tu veux partir ?
— J’aime bien… Bathy et… je voudrais… une maison.
— Tu as une maison.
Je lui montrai la chambre qu’on partageait mais il secoua la tête.
— C’est ta maison. Ton papa et ta maman.
— Ils pourraient être les tiens aussi.
Encore non.
— Ton papa... n’est pas… mon papa.
Nino cherchait encore beaucoup ses mots, mais sa parole se développait.
— Et tu veux Bathy comme papa ?
— J’aime bien Bathy, répéta-t-il.
Il bailla à s’en décrocher la mâchoire et comme je ne parlais plus, se réinstalla dans sa position précédente. Alors, je compris. Je le laissai se rendormir.
Moi, je mis du temps à trouver le sommeil. Mais finalement, l’entendre respirer calmement, me berça.
Au réveil, la tristesse me revint. Je ne pris pas le petit déjeuner avec ma mère, mon père et Nino. Je me rendis au potager avant que tout le monde se lève. Je savais que j’y retrouverai Bathy levé avant le soleil. Il paraissait encore plus grand près des rangs de légumes racines. Il devait avoir mal au dos le soir, de se baisser si souvent et si bas.
Je restais planté là sur la clôture une bonne partie de la matinée à l’observer. Je n’aimais pas jardiner, tout le monde le savait ici. Personne ne me demanda d’aider. Bathy avait capté ma présence mais comme à son habitude, lui seul décidait quand il fallait avoir une conversation. 
Au bout d’un moment, il déposa sa beche, ses gants et vint s’adosser à côté de moi. Il croisa les bras, aussi j’évitais de jeter un œil sur ses muscles massifs et ses mains immenses qui pourraient m’écrabouiller la tête d’une petite pression.
— Je m’occuperai bien du p’tit gars, me lança-t-il avec douceur après un long moment de silence.
J’étais venu pour qu’il revienne sur le sujet mais ça ne me plaisait toujours pas. Je marmonnais plutôt que je ne parlais de façon intelligible.
— Mais Mellée a dit que c’était à moi de m’occuper de lui.
Ma réplique eut le mérite de lui déclencher un rire. Et un Bathy qui rit ne pensera pas à m’écrabouiller la tête !
— On sera bien assez de deux pour le faire, petit, répondit-il. Et même plus que ça si on compte Mellée, Dario et tes parents.
— Papa ne veut pas de lui. Tu as vu comment il cherche à s’en débarrasser ? Nino est là depuis trois semaines seulement...
— Les choses sont plus compliquées, t’sais.
— Je vois pas en quoi. Ils ont voulu un deuxième enfant, et maintenant qu’ils pourraient… ils le refusent ?
Bathy déposa sa grande carcasse sur la clôture à côté de moi et me parla doucement. Comme s’il me livrait un secret.
— Ton père a perdu un enfant. Tu ne peux pas savoir ce que c’est, Kay. Il a été au plus mal durant presque un an. Tu ne l’aurais pas reconnu. Il ne réfléchissait plus, cherchait la bagarre avec les autres tribus. Il se laissait fracasser juste pour que la douleur physique surpasse la douleur mentale. Dario et moi l’avons remplacé auprès des villageois tout ce temps. Il n’aura jamais plus ce deuxième enfant qu’il désirait. Il en a fait son deuil. Maintenant, il t’aime et ça lui suffit. 
Je n’avais pas vu les choses sous cet angle.
— Ton père est un homme bon, Kay. Ce n’est pas juste de dire qu’il se débarrasse d’un gosse aussi gentil que Nino. Seulement… il ne se sent pas la force d’aimer de nouveau. Avoir un deuxième enfant sous son toit, ça le ramène en arrière, ça le fait souffrir.
— Je suis désolé.
— Comme a dit ta mère, c’est pas auprès de nous qu’il faut t’excuser.
Je grimaçai. J’avais du mal à m’excuser auprès de mon père. Parce m’excuser, ça voulait dire que j’avais fauté auprès de mon chef…
— Tu comprends maintenant ?
Oui, je comprenais. Et papa me paraissait plus humain encore.
— Alors on est ok ? Nino vient vivre chez moi ?
— C’est ce qu’il veut, lui aussi, soupirai-je.
— Il te l’a dit ?
— Oui. Il a utilisé les bons mots. Il a fait des phrases.
— Et ça t’embête qu’il le souhaite et l’exprime ?
— Je pensais qu’il voulait bien qu’on soit frères !
— Hum…
Bathy demeura pensif et je le lui jetai un œil en biais pour savoir ce qu’il pensait. Il me regardait avec un sourire étrange. Il ne développa pas plus ses pensées.
— Ecoute petit, ne plus vivre sous le même toit, ne veut pas dire que vous vous verrez moins. Vous allez être collés tous les deux ensemble, tous les jours, je le sais. Comment tu feras, le jour où tu seras en colère contre lui et que tu ne pourras pas aller dans ta chambre pour être tranquille vu que tu devras la partager ?
— Je ne serai jamais en colère.
Bathy rit.
— Ça c’est faux, petit. Le temps amène toujours des complications à une relation.
— Mais Nino est mon ami.
Il se pencha au plus près de moi.
— On en reparle dans cinq ans…
Pourquoi dans cinq ans ? 
Je devais avoir la tête d’un idiot à calculer dans ma tête sans comprendre, car il rit, me décoiffa d’une main comme pour m’empêcher de trop réfléchir et sauta sur ses pieds.
— Allez, va voir ton père maintenant. Si vous ne vous réconciliez pas, il sera d’un humeur massacrante.
Je le fixai encore un moment. Bathy reprit le travail, puis Dario le rejoignit. Tous deux se sourirent et échangèrent quelques mots. Je restai là le temps de me donner du courage. Puis je sautai enfin au sol. Je repartis dans le sens inverse. Par ce froid hivernal, ma maison avait la porte fermée et de la fumée s’échappait du conduit de cheminée. Je me frottai les mains. Au même moment, Papa sortit de la maison. Il avait mauvaise mine. La cause d’une nuit sans sommeil sans doute. Je n’étais pas son fils pour rien...
Il me vit et s’avança vers moi.
— Ecoute, Kay…
— Je suis désolé, P’pa, le coupai-je. J’ai compris pour Nino. Excuse-moi.
Ses épaules se détendirent comme s’il s’était braqué en redoutant mes mots. Puis, il me donna sa réponse : il me ramena contre lui et me garda là.
Les câlins de mon père étaient rares. Je m’accrochai à ses épaules. J’étais encore son petit garçon. J’avais besoin de lui. Mais j’étais aussi convaincu que des années s’écouleraient avant qu’il ne repose son masque de chef quelques instants comme maintenant. Cette réalité me rendit triste parce que… ben moi, j’aimais ça les câlins.

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